Marcela Ramos, de l’Assemblée des femmes insulaires pour les eaux de Chiloé, membre du Réseau des économies territoriales et de RIPESS LAC,
réclame un traité contraignant qui protège les droits humains, les eaux et les économies qui font vivre les populations.
« Nous avons besoin d’un traité contraignant fort ». C’est avec cette revendication que notre camarade Marcela Ramos a fait entendre, lors des négociations sur le traité contraignant, une voix profondément enracinée à Chiloé : celle de celles et ceux qui défendent leurs eaux, leurs moyens de subsistance et leur droit de décider de l’avenir des territoires qu’ils habitent.

Marcela Ramos, Assemblée des femmes insulaires pour les eaux de Chiloé, Chili
Marcela était présente cette semaine à Genève pour dénoncer les impacts de l’industrie salmonicole et la subordination croissante des territoires aux intérêts des grandes entreprises. Son combat relie la défense des droits humains à une question centrale pour l’économie sociale et solidaire : qui décide des biens communs et quelles économies voulons-nous soutenir ? L’article publié cette semaine par El Clarín replace cette défense de Chiloé dans le cadre d’une mobilisation plus large des communautés de pêcheurs face à la privatisation de la mer et à l’expansion du pouvoir des entreprises.
Chiloé : un territoire vivant, pas une zone sacrifiée
Dans son intervention, Marcela a dénoncé les violations du droit du travail ainsi que les impacts environnementaux et culturels liés à l’expansion de la salmoniculture. Elle a également critiqué le fait que les fonds de retraite et les ressources publiques contribuent à financer des entreprises qui bafouent les droits des personnes et de leurs communautés.
Sa dénonciation ne se limite pas aux dégâts causés par une industrie. Elle remet en cause un modèle qui concentre les profits tout en laissant aux territoires la pollution, la dégradation des écosystèmes et la perte des moyens de subsistance. C’est également la préoccupation relayée par El Clarín lorsqu’il décrit les conséquences de la salmoniculture industrielle pour les communautés côtières du sud du Chili.

Photo publiée sur Ecoocéanos : « Saumons de sang : une nouvelle tragédie du travail dans l’industrie du saumon à Chiloé ».
Marcela a également mis en garde contre l’implantation de grands parcs éoliens qui, selon elle, menacent les tourbières et les sources d’eau des îles. Dans son intervention, elle a demandé que la protection de l’environnement et la transition énergétique ne servent pas de prétexte pour imposer de nouveaux projets sans respecter les droits et les décisions des habitants de ces territoires.
« Nous avons besoin d’un traité contraignant et fort qui nous permette de protéger nos territoires contre les fausses solutions et les justifications erronées visant à transformer ces territoires en zones sacrifiées », a-t-elle affirmé.
Défendre les économies territorialisées, c’est défendre la vie
Du point de vue de l’économie sociale et solidaire, cette lutte exprime le sens même des économies territorialisées : des économies ancrées dans les communautés, dans leurs savoirs, dans leurs relations de prise en charge et dans la capacité collective à faire perdurer la vie. À Chiloé, défendre les eaux et les écosystèmes, c’est aussi défendre la pêche, l’agriculture, l’alimentation et la pérennité des pratiques culturelles. Il ne s’agit pas de protéger un paysage dissocié de ses habitants, mais de préserver les conditions qui permettent aux communautés de vivre, de produire et de décider sur leur territoire.
L’intervention de Marcela place la souveraineté alimentaire au cœur de cette défense. Face à une vision qui réduit l’archipel à un espace disponible pour l’exploitation, elle revendique sa richesse biologique et culturelle ainsi que la possibilité de continuer à construire des économies au service de ses peuples. La défense de Chiloé proposée par Marcela ne se limite pas à dénoncer les impacts des grandes industries. Elle s’exprime également dans la construction quotidienne d’autres modes de production, d’échange et de consommation, ancrés dans les communautés et engagés dans la préservation de leurs territoires.
Marcela fait partie de la Communauté La Melga, un collectif de producteur·rice·s et de consommateur·rice·s créé en 2015 et lié au mouvement Slow Food. Son initiative promeut une alimentation bonne, propre et équitable, fondée sur l’agroécologie, la reconnaissance des producteur·rice·s et la valorisation des produits et des préparations locales. La défense de la souveraineté alimentaire et de l’accès à l’eau et à la terre fait explicitement partie de ses objectifs. La Melga organise des marchés et participe à d’autres rencontres de producteurs, tout en préparant un panier mensuel de produits locaux pour des dizaines de personnes. Ces pratiques rapprochent les producteurs et les consommateurs, et offrent un moyen concret de soutenir la production agroécologique et l’accès aux denrées alimentaires du territoire.
La communauté organise également des ateliers et une École d’autoformation en agroécologie, qui élargissent ce travail d’échange et d’apprentissage collectif. Le lien avec le Réseau des économies territoriales, qui fait partie du RIPESS LAC, a ouvert de nouveaux espaces de collaboration. Marcela explique que, depuis leur adhésion, ils ont effectué des visites d’échange et participé ensemble à des foires. Ce sont des expériences qui relient les initiatives locales et permettent de partager des savoirs et des modes d’organisation issus de l’économie solidaire.
Parrainer une pomme de terre : préserver la biodiversité et les savoirs de Chiloé
L’une des initiatives soutenues par La Melga est le potager de pommes de terre de Yolanda Millapichún. D’après le témoignage de Marcela, Yolanda cultive 112 variétés différentes de pommes de terre, qu’elle doit replanter chaque année. Pour soutenir ce travail, la communauté mène une campagne de parrainage : chaque personne verse 10 euros par an pour une pomme de terre parrainée, somme destinée aux travaux agricoles nécessaires à l’entretien de la plantation. Cette initiative incarne une forme concrète de solidarité économique : partager le coût et la responsabilité de la préservation d’une diversité alimentaire qui dépend du travail et des savoir-faire de ceux qui la cultivent. Cette contribution ne vise pas un rendement financier, mais à soutenir une mission de préservation et de reproduction de la vie.
À partir de cette expérience, la souveraineté alimentaire prend tout son sens au quotidien : préserver les semences et les cultures, reconnaître celles qui en prennent soin, soutenir la production locale et renforcer les liens entre la campagne et les tables des communautés.
Protéger les territoires pour permettre l’existence d’autres économies
Les marchés, les paniers agroécologiques, les échanges et le potager de pommes de terre montrent ce que signifie défendre les économies territorialisées à Chiloé. Il ne s’agit pas seulement de freiner les activités qui nuisent aux écosystèmes, mais aussi de protéger les conditions qui permettent aux communautés de se nourrir, de travailler, de transmettre leurs savoirs et de décider de leur avenir.
Dans cette perspective, le combat de Marcela pour un traité contraignant et sa participation à La Melga s’inscrivent dans un même engagement : limiter le pouvoir des entreprises qui menacent les territoires et renforcer les économies fondées sur la coopération, la souveraineté alimentaire et la préservation des biens communs.
Un traité pour limiter le pouvoir des entreprises
Les revendications formulées par Marcela montrent pourquoi la défense du territoire a également besoin d’outils internationaux. Dans son intervention, elle a réclamé des obligations visant à empêcher les violations des droits du travail et de l’environnement, des informations fiables sur les effets des activités des entreprises, ainsi que des mesures contre les conflits d’intérêts et l’influence des entreprises sur les décisions publiques.
Le traité qu’elle réclame doit permettre de prévenir les dommages, d’exiger des comptes et de garantir que les droits à la santé, à l’eau et à un environnement exempt de pollution ne soient pas subordonnés aux profits des entreprises.
La défense du territoire passe également par le respect de l’autodétermination des communautés et de leur droit à choisir leurs représentants. Cela implique également de respecter les modes d’organisation et de représentation propres aux peuples autochtones. Marcela se fait l’écho de la dénonciation formulée par la Table ronde des communautés et associations autochtones de Calbuco, qui rejette la proclamation au titre de « chef suprême » de personnes étrangères à la population, dépourvues de légitimité et de soutien communautaire. Sa prise de position exhorte les autorités à dialoguer avec les organisations ayant une histoire et une expérience sur le territoire. Marcela établit un lien entre ce conflit et les pressions visant à affaiblir la loi Lafkenche, qui reconnaît et protège les usages traditionnels des espaces côtiers et marins des peuples autochtones. Pour elle, cette affaire renforce la nécessité d’un traité protégeant les droits collectifs face aux ingérences des entreprises.
Ces revendications s’inscrivent dans la lutte de la Campagne mondiale pour revendiquer la souveraineté des peuples, démanteler le pouvoir des entreprises et mettre fin à l’impunité , dont RIPESS fait partie. La Campagne rassemble des mouvements sociaux, des syndicats, des organisations et des communautés touchées qui réclament un traité contraignant des Nations unies sur les entreprises transnationales et les droits de l’homme.
La voix des communautés de pêcheurs dans le débat international
L’intervention de Marcela s’inscrit dans une mobilisation qui relie les luttes territoriales de différents continents. La Campagne donne la parole à des représentants du Chili, d’Afrique du Sud et du Sri Lanka qui dénoncent les processus d’appropriation des espaces maritimes, la dégradation des écosystèmes et l’affaiblissement des modes de vie liés à la mer. Leurs revendications convergent vers la nécessité de mécanismes efficaces de responsabilité des entreprises et d’accès à la réparation.
Ces voix apportent au débat international des connaissances issues des territoires et de l’expérience de ceux et celles qui subissent les dommages. Leur participation rappelle qu’un traité ne peut être élaboré en tournant le dos aux communautés dont il doit protéger les droits.
Au sein de RIPESS, nous donnons de la visibilité à la lutte de notre camarade Marcela et aux communautés qui défendent Chiloé. Leur revendication interpelle directement ceux d’entre nous qui œuvrons pour l’économie sociale et solidaire : défendre d’autres formes d’économie exige également de défendre les territoires, les biens communs et la capacité des peuples à décider de leur présent et de leur avenir.
Comme l’a déclaré Marcela : « Nous ne devons pas permettre aux États, dirigés par les multinationales, de décider de ce qu’il est possible ou non de faire sur les territoires, sans tenir compte de ceux qui les habitent depuis des milliers d’années. »
| Le cas du Chili. « Pour notre pays, il est extrêmement important de disposer d’un traité contraignant fort, qui empêche les violations des droits des travailleurs ; dans le cas des élevages de saumons, par exemple, celles-ci ont entraîné la mort de plus de 90 personnes depuis 2013, dont 10 cette année. Nous avons besoin que le système de gestion de nos retraites ne finance pas les entreprises qui bafouent nos droits du travail et environnementaux, et que leurs bénéfices ne soient pas subventionnés par nos impôts. Nous avons besoin que les entreprises communiquent de manière véridique les effets de leurs activités sur les territoires et qu’elles n’influencent pas les décisions politiques de la population. Il est vital que les personnes occupant des fonctions publiques, qu’elles soient élues ou nommées, ne siègent pas au sein des conseils d’administration des entreprises, ni avant ni après, dans des délais permettant d’éviter tout trafic d’influence ou conflit d’intérêts. De même, nous exigeons que soit sanctionnée toute ingérence dans l’élaboration et la modification des lois et/ou des processus constituants souverains. Nous avons besoin d’un traité contraignant et solide qui nous permette de protéger nos territoires contre les fausses solutions et les justifications erronées visant à transformer ces territoires en zones sacrifiées, à l’image de ce qui se passe à Chiloé depuis l’implantation de l’industrie salmonicole il y a plus de 50 ans, avec toutes les conséquences négatives que cela a entraînées sur le plan environnemental et culturel, comme l’illustre l’implantation de plus de 400 concessions salmonicoles dans des zones protégées, qui ne devraient pas faire l’objet d’une telle exploitation. Récemment, on a commencé à introduire du krill dans l’alimentation des saumons, menaçant ainsi la survie des cétacés. De même, nous sommes affectés par l’implantation de gigantesques parcs éoliens destinés à produire de l’électricité, qui détruisent les couches de tourbières, libérant ainsi une grande quantité de carbone que celles-ci ont stocké pendant des millions d’années et mettant en danger les sources d’eau qui permettent la vie sur nos îles. Nous avons besoin d’un traité contraignant et solide pour sauvegarder les territoires qui font partie du patrimoine de l’humanité, comme c’est le cas de Chiloé (SIPAM – GIAHS FAO) depuis 2011, qui reconnaît l’importance de cet archipel en tant que réserve biologique et culturelle, où la souveraineté alimentaire peut continuer à se développer si l’on met un terme à la cupidité des entreprises. De même, nous avons besoin que les multinationales respectent les droits humains fondamentaux à la santé, à l’eau et à un environnement exempt de pollution. Nous ne devons pas permettre que les États, dirigés par les multinationales, décident de ce qu’il est permis ou non de faire sur ces territoires, sans tenir compte de ceux qui les habitent depuis des milliers d’années. » Intervention de Marcela Ramos lors des négociations du traité contraignant des Nations unies sur les entreprises transnationales et les droits de l’homme. Genève, le 12 octobre 2026. |


