
Rencontre sur les aqueducs communautaires dans le cadre de la Journée de la gestion communautaire de l’eau. Photo : avec l’aimable autorisation d’ACER Agua Viva
Article de Sandra Moreno, secrétaire exécutive de RIPESS.
L’eau est plus qu’une simple ressource : c’est le principe qui sous-tend toute forme de vie. Là où elle coule, les territoires, les cultures et les communautés s’épanouissent. Et là où elle fait défaut, commencent la migration, les inégalités et la perte de souveraineté. C’est pourquoi, chaque 22 mars — Journée mondiale de l’eau —, nous rappelons que défendre l’eau, c’est défendre la vie elle-même. Depuis RIPESS, Réseau intercontinental pour la promotion de l’économie sociale et solidaire, nous affirmons que l’eau ne peut être traitée comme une marchandise ni soumise à la logique du profit. Sa gestion exige des modèles démocratiques, communautaires, coopératifs et profondément territoriaux ; des modèles qui existent déjà et qui se maintiennent grâce à l’action collective de milliers de communautés rurales, paysannes, noires, autochtones, ráizales et populaires qui autogèrent ce bien commun.
Du 24 au 28 février, nous avons participé à Carthagène, en Colombie, à la deuxième conférence internationale sur la réforme agraire et le développement rural, ICARRD+20. Dans le cadre de cette conférence s’est tenu le Forum : « Eau et réforme agraire, justice hydrique pour la vie et la paix totale », un espace de dialogue et de construction collective autour de la Stratégie de l’eau comme bien commun. Lors de ce forum, différentes expériences ont été présentées, par exemple les plus de 32 000 aqueducs communautaires en Colombie, qui constituent un exemple concret qu’un modèle différent de celui des entreprises et du marché est possible. Ces organisations, gérées par les populations locales, ont été des acteurs politiques clés dans la défense de l’eau et le maintien des paysans sur leurs terres. Leur lutte a permis des avancées historiques : l’élaboration participative du décret 0960, article par article, aux côtés des communautés au sein de la Table de concertation, et l’adoption en quatrième lecture de la loi spécifique aux aqueducs communautaires. Ces deux acquis ne sont pas seulement normatifs, mais expriment la reconnaissance d’un modèle et de ses gestionnaires en tant qu’alliés stratégiques pour la souveraineté alimentaire, la réforme agraire et la démocratisation des biens communs. Car sans eau, il n’est pas possible d’habiter les territoires ni de garantir une vie digne. Là où l’eau est gérée communautairement, il y a pouvoir local, autonomie et capacité d’influence.
Prendre soin de l’eau, c’est prendre soin du territoire
Contrairement aux modèles extractifs qui épuisent les rivières et les aquifères, les aqueducs communautaires protègent les écosystèmes du cycle de l’eau. Leur durabilité environnementale ne se limite pas à la gestion d’un service : elle implique de préserver les sources, de reboiser, de surveiller et de suspendre les licences d’exploitation qui menacent la vie. Dans des régions comme le Magdalena Medio en Colombie, où un siècle d’exploitation pétrolière a transformé un grenier agroalimentaire en un territoire fragilisé, les communautés rappellent que les mégaprojets non seulement consomment d’énormes quantités d’eau, mais la restituent polluée, causant des dommages souvent irréversibles.
Ailleurs, comme sur l’île de Tierra Bomba, au sud de la ville de Carthagène des Indes, les luttes se poursuivent. Là-bas, les communautés noires, raizales et palenqueras défendent leur relation ancestrale avec l’eau, les mangroves et la pêche artisanale.
Malgré la fragmentation du territoire et l’absence de politiques publiques efficaces, elles ont créé leurs propres systèmes de collecte, de distribution et de gestion de l’eau. Elles le font avec sagesse, en reconnaissant que l’eau ne se sépare pas du territoire, pas plus que la souveraineté ne se sépare de la dignité.
Au sein de RIPESS, nous avons également accompagné les élèves de l’établissement scolaire Liceo de Bolívar, en collaboration avec l’équipe du ministère du Logement, de la Ville et du Territoire et la vice-ministre Ruth Quevedo, dans l’élaboration d’une cartographie participative de l’eau de leur territoire afin de mettre en évidence son importance et d’apprendre à défendre l’eau de manière stratégique. Les institutions jouent un rôle fondamental dans la reconstruction du territoire, la réorganisation des politiques publiques autour de l’eau et l’harmonisation de la cohabitation des communautés avec la nature.
Ces processus nous montrent que la véritable gestion de l’eau commence par la reconnaissance des communautés en tant que gestionnaires de l’eau, et non comme des utilisatrices passives ou des bénéficiaires d’un service, et que ce sont elles qui assurent une véritable gestion démocratique de l’eau et qui, en tant que sujets politiques, élèvent l’eau au rang de bien commun d’intérêt stratégique pour la nation.
Face aux logiques imposées qui conçoivent l’eau selon des critères de rentabilité et de concurrence, il est urgent de conclure de nouveaux accords qui régulent ce bien essentiel selon des critères de solidarité, d’équité et de durabilité. Les systèmes tarifaires doivent reconnaître la valeur sociale et environnementale de l’eau, ainsi que le rôle de ceux qui en prennent soin. L’économie sociale et solidaire nous invite à considérer l’eau comme un espace d’autogestion démocratique et de coopération, où se reconstruisent les relations entre les personnes, les communautés et la nature.
Défendre l’eau selon ces critères, c’est défendre les principes les plus profonds de la vie : le droit d’exister dignement, de décider du territoire et de construire un avenir commun plus juste et plus durable. Ce 22 mars, nous célébrons et rendons hommage à ceux qui, jour après jour, permettent à l’eau de continuer à couler : les communautés organisées qui la protègent, la gèrent et la défendent en tant que bien commun et source de vie.

Des élèves de l’établissement scolaire Liceo de Bolívar lors de l’élaboration d’une cartographie participative de l’eau sur leur territoire. Photo : Sandra Moreno


