L’économie ne peut être solidaire que si elle est féministe – retour sur le 3ème wébinaire Femmes & ESS du RIPESS

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Lors de cette troisième édition de notre cycle de wébinaire du groupe ouvert Femmes&ESS du RIPESS, 4 intervenantes aux parcours hétérogènes, féministes, praticiennes et expertes en ESS, nous ont partagé leurs réflexions sur l’économie féministe par rapport à la perspective de genre, au regard de l’ESS. Revenons sur les interventions de chacune d’elles.

Mais avant toute chose, remercions la trentaine de participant-e-s d’Afrique, d’Europe, d’Amérique du Nord et du Sud ainsi que d’Asie. Un melting pot encourageant puisque le groupe Femmes&ESS du Ripess a justement vertu d’engager un dialogue et des collaborations entre toutes les femmes (et hommes!) du monde intéressé-e-s, ou souhaitant engager des actions plus concrètes, en lien avec la perspective de genre dans l’ESS. Remercions également Ethel Cote pour son rôle de facilitatrice.

Nous espérons que le wébinaire et ce résumé pourront vous apporter des pistes d’actions concrètes, et des références utiles. Vous pouvez aussi télécharger toutes les présentations ici.

Du côté du RIPESS l’idée est à la fois d‘élargir la communauté d’échange de pratiques et de se donner les moyens – notamment avec ces échanges – de faire évoluer nos visions, et notamment celle d’intégrer plus l’approche féministe dans l’ESS, que nous abordons surtout depuis une perspective de genre.

N’hésitez pas à nous suivre sur Facebook et à rejoindre notre groupe ouvert, pour créer des synergies, voire participer à des projets en collaboration avec d’autres femmes du monde. Nous contacter à : info@ripess.org.

 

Un cadre commun

La vision de chacune convergeait sur le fait que l’ESS et l’économie féministe partagent historiquement un front commun contre le capitalisme, un modèle, qui situe le marché, le travail et l’emploi dans un cadre qui détériore les conditions de développement durable de la société.

L’ESS et l’économie féministe se rejoignent donc clairement comme projet transformateur, politique et théorique qui prétend toucher toutes les sphères de la société. Elles représentent un ensemble de pratiques et une vision qui considère l’économie comme un moyen et non une fin, basé sur des valeurs de justice, de coopération, de réciprocité et d’entraide au service des gens, des communautés et de l’environnement.

 

Une rupture avec la société hétéro-patriarcal

La vision féministe se démarque par sa volonté forte de questionner et de faire évoluer les sociétés hétéro-patriarcales. La perspective de genre, en s’en tenant à la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes comme approche centrale, constitue une des bases principales de ces questionnements, de cette évolution nécessaire. En cela, elle s’intègre aux revendications de l’ESS mais en marque aussi les limites. Son approche plus concrète, portant sur des évolutions claires (égalité des salaires, de la représentation au sein des organes de gouvernance, etc..), montre sur le terrain que le secteur de l’ESS a encore du chemin à parcourir.

Poursuivons maintenant en repassant les grands traits de chaque intervention.

María Atienza – L’économie du soin, levier incontournable pour l’ESS

Membre de la coordination et de la commission féministe du REAS (réseau Espagnol de l’ESS). Elle termine sa thèse de master sur la contribution de l’économie féministe à l’économie sociale et solidaire.

Depuis l’économie féministe, Maria a souligné combien notre système productif et les marchés qui le soutiennent ont pu se développer, et se maintiennent encore, grâce au support de l’incontournable économie du soin (largement invisible aux yeux du système hétéro-patriarcal). Cette face cachée de l’iceberg, historiquement et socialement attribuée aux femmes, est une des revendications fortes du mouvement féministe. C’est un levier important à soulever au sein de l’ESS. L’économie du soin, où l’on retrouve notamment le travail domestique, reproductif, ou encore l’éducation des enfants, doit pour autant se placer au centre de nos vies et de nos structures sociales.

“Il s’agit de mettre en valeur la coresponsabilité” María Atienza

 

 

De la théorie à la pratique, Maria a décrit des expériences de terrain tant au niveau national depuis le réseau espagnol REAS, qu’au niveau local, à Madrid, Zaragoza, ou au Pays Basque. Dans tous les cas, on y retrouve des réseaux de l’ESS préoccupés de se construire depuis une perspective féministe. Cette transformation s’applique dans leurs propres organisations, au travers d’activités de sensibilisation et de formation, de diagnostics, de protocoles (pour organiser des évènements par ex), mais aussi vis-à-vis de l’extérieur, en multipliant le travail en réseau et les actions de plaidoyer.

 

Julie Matthaei – Contribution de l’économie féministe pour passer de l’inégalité à la solidarité

Professeur d’économie au Wellesley College, où elle enseigne sur l’économie politique du genre, les problématiques raciales et de classe, ainsi que l’économie féministe. Elle est co-fondatrice et membre du conseil d’administration du Réseau d’économie solidaire des États-Unis.

Julie nous a introduit l’ESS, et par là même l’approche féministe, dans un cadre politique et social plus large, en identifiant les limites et les axes à dépasser pour engager un changement de paradigme, passant de l’inégalité à la solidarité. Cette transformation “R/évolutionnaire”, au delà de passer d’une logique de domination à celle de mutualisation, de la division à la solidarité, de la peur à l’amour, ou encore de la violence à la paix, met en exergue certaines inégalités flagrantes que nous vivons dans le monde entier aujourd’hui (qu’elles soient de genre, de race, de classe ou d’espèce).

Ainsi, quel moteur nous mène de l’inégalité à la solidarité et par quelles voies l’économie féministe peut nous permettre d’engager ce changement de paradigme? Julie en a identifié sept:

  1. Le questionnement permanent de nos valeurs sociales, de nos pratiques, notre économie et nos institutions depuis une perspective féministe.
  2. L’égalité des droits et des opportunités entre hommes et femmes; en finir avec toute forme de discrimination sexuelle.
  3. La mise en valeur de ce qui n’est pas considéré : reconnaissance du travail féminin « traditionnel », incluant l’éducation des enfants et le travail domestique sous ou non payé. Reconnaissance des qualités féminines, comme la sensibilité et la capacité de prendre soin des autres.
  4. L’intégration: au travers de congés payés, de garderies subventionnées et d’horaires flexibles.
  5. Repenser les fondements de l’économie: passer d’une mentalité masculine principalement basée sur la recherche de profits, la hiérarchie et la compétitivité à une économie basée sur la responsabilité sociale ; transformer l’éducation pour qu’elle intègre des valeurs de coopération, d’amour propre et d’attention à autrui.
  6. Exclure tout type d’oppression envers les femmes, les races, les classes, et l’environnement.
  7. Encourager une union mondiale de mouvements féministes et d’autres mouvements de solidarité pour s’entraider et initier des campagnes globales. Ce wébinaire et le RIPESS en sont de bons exemples!

 

Ada Bazan – De la prise de conscience à l’émancipation, à un Réseau de Femmes du Monde

Ada est experte praticienne du genre et du développement et depuis 2003 coordinatrice de l’Association de Solidarité Internationale Quartiers du Monde (actuellement au bureau de Rabat au Maroc), actif dans trois continents (Amérique Latine, Afrique, Europe).

Ada nous a partagé l’expérience de 15 ans de Quartiers du Monde (QDM) dans l’accompagnement pour l’autonomisation des femmes, mais aussi des jeunes filles et garçons. 3 continents, 9 pays et autour de 4000 personnes ont été bénéficiaires des 5 programmes mis en place sur le long terme par Quartiers du Monde.

Ces projets d’accompagnement, à la fois participatifs et pédagogiques, ont d’abord permis aux participantes de faire un diagnostic basé sur des critères de genre dans leur travail (qu’il soit visible ou justement invisible, tel que le travail domestique), par rapport aux violences subies par les femmes et de façon générale par rapport aux droits humains et ceux des femmes.

Ainsi, progressivement, ces programmes, ont donné la capacité aux femmes et aux organisations auxquelles elles appartiennent de renforcer leurs démarches d’entreprenariat social et solidaire (incluant bien sûr la perspective de genre) ou dans leur leadership et leur participation à la vie politique. QDM a pu constater combien de nombreuses femmes adhéraient au fur et à mesure aux revendications basées sur la perspective de genre, voire intégraient plus largement les valeurs et les questionnements féministes (notamment en Amérique du Sud).

Notons également que ces programmes ont donné l’occasion de travailler avec des femmes et des hommes sur les masculinités hégémoniques et d’intégrer la perspective de genre dans des activités d’alphabétisation.

Toute l’expérience accumulée par Quartiers du Monde a permis de développer plusieurs supports pédagogiques, comme: le guide d’alphabétisation avec perspective de genre, le guide Leaderships avec perspective de genre ou encore le guide d’accompagnement à l’entreprenariat social et solidaire avec perspective de genre.

Mais certainement une des plus belles réussites de ces programmes est celle d’avoir pu constituer le Réseau Femmes du Monde, pour partager, intégrer et faire entendre les valeurs et pratiques féministes.

 

Ana Muñoz Guaderño – Des outils d’évaluations pour intégrer plus largement les valeurs féministes

Avocate, membre de la Commission d’Économie Féministe de la XES, travaille actuellement à Coòpolis, un organisme de développement et de promotion de l’ESS à Barcelone.

Depuis plusieurs années, la XES (le réseau catalan de l’ESS) s’attache à prendre en compte les valeurs et pratiques du féminisme dans sa gestion interne au travers d’une commission spécifique. Celle-ci a permis notamment d’intégrer des critères féministes dans l’outil de diagnostic du bilan social” de la XES, un outil de mesure et suivi de référence actuellement dans le secteur de l’ESS en Catalogne et bientôt en Espagne. Elle a également créé un outil propre d’observation du genre (disponible ici – en catalan) qui vise à aider les organisations à considérer le genre lors de réunions, d’événements, et autres activités.

Cette Commission fut créée dans le but également de promouvoir les pratiques féministes auprès des acteurs de l’ESS. Une première rencontre de mouvements féministes et de l’ESS a été organisée, et la Commission s’investi également chaque année dans les rencontres catalanes de l’ESS (la FESC).

Néanmoins, de nombreux défis sont encore à dépasser. Comme nous le rappelle Ana : ”Je crois que nous devons insister à identifier les bonnes pratiques, générer des questionnements ; nos revendications ne sont pas toujours bien comprises encore, même au sein de l’ESS.”

Par exemple, parler de la coresponsabilité est encore difficile, tout comme l’économie des soins qui demande encore à être plus largement mise en pratique dans les modes de gouvernance.

Cette dernière intervention a donné suite à un court débat sur la prise en compte réelle du féminisme au sein de l’ESS (au delà du simple discours). Même s’il n’y avait pas pleinement consensus, sans doute par rapport aux spécificités culturelles et sociales vécues dans les différents pays desquels sont les participantes, la majorité s’accordait à dire, comme le rappelait Ana, que « l’économie ne peut être solidaire que si elle est féministe ».

 

 

Ripess
RIPESS is a worldwide network of continental networks promoting the Social Solidarity Economy, in order to transform our economy by putting people and the planet at the center of our activities.