Dans le cadre de la Journée internationale des femmes, les réseaux WSM / INSP!R, WIEGO et RIPESS continuent d’unir leurs voix pour affirmer une conviction commune : l’économie sociale et solidaire (ESS) est un moyen concret de garantir un travail décent, une protection sociale universelle et des soins pour tous.

Ce 8 mars est l’occasion de montrer que des millions de femmes, en particulier dans l’économie informelle et dans les zones rurales, non seulement soutiennent la vie dans des conditions d’inégalité, mais sont également à l’origine de profondes transformations économiques. Face à un modèle qui reproduit la précarité, l’exclusion et les inégalités entre les sexes, elles organisent des coopératives, des réseaux de soins, des initiatives productives et des formes de gestion communautaire qui démontrent qu’une autre économie est possible et déjà en marche.

Dans cette perspective, nous proposons une lecture en trois axes qui relient les transformations structurelles à des expériences concrètes menées par des femmes.

De l’informalité au travail décent : quand l’organisation change les règles

Au niveau mondial, plus de la moitié de la main-d’œuvre travaille dans l’économie informelle. Les femmes sont surreprésentées dans ses formes les plus précaires : vente ambulante, travail domestique, recyclage, agriculture familiale, micro-entreprises sans protection sociale.

Face à cette réalité, l’ESS agit comme un pont vers le travail décent. Grâce aux coopératives, aux associations et aux mutuelles, les travailleuses améliorent leurs revenus, renforcent leur capacité de négociation et accèdent, totalement ou partiellement, à des régimes de protection sociale. L’organisation collective transforme la vulnérabilité individuelle en pouvoir politique.

Dans différents pays, les travailleuses domestiques, les recycleuses et les vendeuses ambulantes, organisées dans le cadre de processus accompagnés par Femmes dans l’Emploi Informel i Globalisation et Organisation (WIEGO), ont obtenu une reconnaissance juridique, des espaces de dialogue social et une influence sur les politiques publiques. Ces expériences montrent que lorsque les femmes s’organisent dans des structures d’ESS, elles améliorent non seulement leurs conditions économiques, mais transforment également les règles du système du travail.

Un exemple emblématique d’organisation économique dirigée par des femmes est l’Association des Femmes indépendantes (SEWA) en Inde. La SEWA rassemble des millions de travailleuses de l’économie informelle (vendeuses ambulantes, travailleuses à domicile, agricultrices et recycleuses) qui ont créé des coopératives de production, des services financiers solidaires et des systèmes de protection sociale. Grâce à ces structures d’économie sociale et solidaire, les travailleuses ont réussi à améliorer leurs revenus, à accéder à une assurance maladie et à renforcer leur capacité de négociation collective. Cette expérience montre que lorsque les femmes occupant un emploi informel s’organisent collectivement, elles peuvent créer leurs propres institutions économiques qui transforment à la fois leurs conditions de travail et leur pouvoir social.

Protection sociale universelle : la solidarité devenue un droit

L’accès à la protection sociale reste profondément inégal. Pour de nombreuses femmes occupant un emploi informel, la santé, les retraites ou les congés de maternité restent des droits lointains.

L’ESS contribue à combler ces lacunes grâce à des mécanismes solidaires et collectifs : mutuelles de santé, coopératives facilitant l’affiliation aux systèmes publics et associations agissant en tant que prestataires de services sociaux là où l’État ne suffit pas. Ainsi, la protection sociale n’est plus exclusivement liée à l’emploi formel et devient un droit promu par l’organisation communautaire.

Dans plusieurs contextes, des organisations en lien avec We Social Movements (WSM) et INSP!R ont renforcé les mutuelles et les systèmes de santé communautaires qui permettent aux travailleuses informelles d’accéder à des services essentiels. Ces initiatives montrent que la solidarité organisée peut devenir une infrastructure concrète de droits, en particulier pour les femmes historiquement exclues des systèmes traditionnels.

« La Mutuelle pour le Développement à la Base » (MDB) au Bénin accorde des microcrédits à la population, en particulier aux femmes, dans différentes régions du pays et les aide à créer et à structurer des coopératives grâce à diverses formations techniques et administratives. Grâce à la collaboration établie avec la mutuelle APROSOC, les revenus générés par leurs activités d’économie sociale et solidaire leur permettent de couvrir les cotisations des mutuelles de santé, garantissant ainsi l’accès aux soins de santé pour eux et leurs familles, tout en encourageant l’épargne pour leur retraite.

Soins et durabilité de la vie : mettre au centre ce qui a toujours été là

Le travail de soins, rémunéré ou non, soutient la vie et l’économie, mais reste invisible et féminisé. Les femmes assument des journées de travail prolongées qui combinent production, tâches domestiques et responsabilités communautaires.

L’ESS propose un changement structurel : reconnaître les soins comme un bien public et un droit humain, redistribuer les responsabilités et construire des modèles communautaires basés sur la coresponsabilité sociale. Sans intégrer les soins dans l’architecture économique, il n’y a pas de transformation durable.

Cette vision se reflète dans des expériences telles que celle de l’Association pour le développement agricole et les micro-entreprises (ADAM), membre du RIPESS au Guatemala, articulée autour de processus d’économie sociale et solidaire et liée aux dynamiques régionales du RIPESS LAC. L’ADAM travaille dans les communautés rurales de l’ouest du pays avec des femmes autochtones et paysannes qui mènent des initiatives agroécologiques et de commercialisation solidaire où les soins font partie intégrante de toute la chaîne de production. Prendre soin de la terre, des semences indigènes, de la communauté et des personnes n’est pas une tâche parallèle : c’est le cœur même du modèle.

El cuidado es un pilar de la vida y en nuestras comunidades rurales, ha estado presente en el cuidado de las niñas y niños, de las personas mayores, de la tierra, de los animales, de loLe soin est un pilier de la vie et, dans nos communautés rurales, il a toujours été présent dans la prise en charge des enfants, des personnes âgées, de la terre, des animaux, des cultures et de l’eau.

Parmi leurs pratiques, on peut citer :

  • Les groupes agroécologiques intergénérationnels, où les femmes âgées transmettent leurs connaissances traditionnelles et les jeunes renforcent leurs capacités en matière de gestion solidaire.
  • Les réseaux communautaires de garde d’enfants organisés par des associations de femmes, qui libèrent du temps pour la participation économique.
  • Les espaces de gouvernance qui intègrent explicitement la dimension du soin, en favorisant la redistribution du temps et la reconnaissance de ceux qui s’occupent des autres.

Ces réseaux intergénérationnels ne se contentent pas de soutenir la vie : ils génèrent une cohésion sociale, renforcent l’autonomie économique des femmes et consolident des modèles de production respectueux du territoire et des personnes.

Un appel féministe

En cette Journée internationale des femmes, les organisations et réseaux WSM, INSP!R, WIEGO et RIPESS réaffirment la nécessité :

  • De politiques publiques qui relient la formalisation du travail aux droits et aux systèmes de soins intégrés.
  • De cadres juridiques et budgétaires qui reconnaissent pleinement l’ESS.
  • D’une participation effective des travailleuses organisées à la gouvernance des politiques sociales et du travail.
  • Reconnaître les soins comme un axe structurel de la justice sociale et de la durabilité.

Les expériences des femmes organisées dans l’ESS montrent que la transformation n’est pas une promesse d’avenir : elle est déjà en cours sur le terrain.

Car prendre soin, c’est produire de la vie.

Et une économie qui place la vie au centre est nécessairement une économie féministe.

Article publié, en espagnol, dans El Salto, par Santiago Fischer Federico Parra, Isabel Pascual de WSM, WIEGO et RIPESS, respectivement